But if thought corrupts language, language can also corrupt thought. 
George Orwell, 1984

L’anglais est aujourd’hui plus que jamais la langue des affaires. S’est ancrée dans les mentalités, l’idée que sa maîtrise ouvre la porte au monde du “business” à échelon planétaire et permet de surcroît une meilleure compréhension de l’économie. En effet, mieux vaut, pense-t-on aujourd’hui, pour le sujet néolatin qui ne voudrait pas rater son entrée dans la mondialisation, assimiler très jeune un “globish” (anglais globalisé).            Il faut toutefois rappeler qu’autrefois en 1066, ce fut bel et bien Guillaume le Conquérant et sa suite normande qui injectèrent un important superstrat de latinismes et par conséquent de gallicismes dans le vieil-anglais d’alors, une langue encore loin d’être hégémonique1.
Même s’il est difficile de chiffrer à présent avec exactitude le nombre de personnes ayant pour langue maternelle l’anglais, on peut l’ estimer autour de 400 millions. Cependant, plus d’un milliard et demi de personnes utilisent et sont au contact direct avec la langue anglaise dans leur milieu professionnel2.
Souvent, on voit les puristes des langues néolatines fronçaient les sourcils au son des toujours plus diffus anglicismes3, ou les académiciens à la langue parfaite faire campagne contre ces insertions lexicales qui «  créolisent  » le langage des jeunes, des modernes de tout bord et qui, en définitive, corrompent et appauvrissent chaque jour un peu plus les parlers romans.
Il demeure néanmoins compliqué d’évaluer l’inquiétude de ces “Cassandre” qui promettent même, à termes, la mort de leur langue. Si le constat d’une colonisation linguistique anglaise dans les langues romanes est évident, il faut, du reste, se garder de tout pessimisme et de toutes postures de repli. Indéniablement, le monde anglo-saxon attire par sa culture de masse, ses modes, sa liberté d’entreprise, ses promesses de lendemains meilleurs et de faire millionnaire n’importe quel quidam.
Aussi, il suffit de se pencher sur la réalité linguistique quotidienne d’un individu plutôt jeune, branché, exerçant dans le tertiaire, les ressources humaines ou dans un métier à forte valeur ajoutée, pour entendre fuser d’étranges barbarismes nommés anglicismes. Tout ceci répond évidemment au langage sectoriel d’une économie de marché cherchant à mettre à l’unisson son jargon planétaire.
Dès lors, en politique on entend à-tout-va des “welfare”, des “privacy”, des “partnership” ; dans le monde des affaires reviennent tout le temps, les noms de “start up”, de “manager”, de “budget”, de “brainstorming”; pour la technologie , on emploie les mots de “Laptop”, de “Smartphone”, de “Social network” ; dans le milieu de la mode, c’est “fashion”, “look”, “gossip” qui s’imposent4. Il semblerait que ces termes soient les signes avant-coureurs de la novlangue mercantile. L’anglais plaît car ses énoncés sont performatifs en économie de marché.
La prédominance de l’anglais comme langue globale et englobante est aujourd’hui incontestable et une inversion de tendance ne semble pas poindre à l’horizon. Les langues romanes dans de nombreux domaines subissent une inféodation et perdent aussi leur aura dans le monde universitaire. En effet, l’académisme s’est lui aussi internationalisé, mais surtout fonctionne de concert avec l’entreprise, et à ce jeu, l’anglais est presque indispensable. Au même titre, les chercheurs, autre que locuteur anglophone et exerçant leur art dans les sciences humaines, sont de plus en plus amenés à divulguer leurs écrits en langue anglaise.
Les remèdes sont difficiles à trouver face à un monde hyper-connecté où l’anglais serait doté d’une valeur ajoutée intrinsèque par rapport aux autres langues  : celle d’être la langue du flux tendu en harmonie avec le marché mondialisé selon le principe des cinq zéros (zéro panne, zéro délai, zéro papier, zéro stock et zéro défaut).
Pour autant, la suivante réflexion peut être conduite. Au détour d’un dictionnaire de poche monolingue d’anglais, je me suis amusé à relever une liste non-exhaustive d’emprunts français (gallicismes) dans la langue anglaise d’aujourd’hui  :

apprise : v.t. Inform; acquaint. [F. appris, p.p. of apprendre, learn, teach]
apropos : adv. to the purpose; appropriately; in reference (to) [F. à propos]
artisan : n. craftman, mechanic. [F.]
assets : n. pl. property available to pay debts especially of an insolvent debtor. -n sing. item of such property; thing of value. [F. assez, enough]
badinage : n. light playful talk, banter, chaff. [F.]
bagatelle : n. trifle; game played with nine balls and cue on a board. [F.]
basin : n. deep circular dish; a sink;dock; hollow holding water; land drained by a river. [F. bassin]
bias : n. slant, one-sided inclination; leaning, bent; swaying impulse. [F. biais]
boudoir : n. lady ‘s private room. [F. bouder, pout, sulk]
brusque : a. rough in manner.[F.]
cajole : v.t. cheat by flattery. -cajolement – cajolery n. [F. cajoler]
chaperon : n. one who attends a young unmarried lady in public as a protector. [F. = hood]
clique : n. small exclusive set; faction, gang. [F.]
connoisseur (‘kon-e-ser’) : n. critical expert in matters of taste. [ OF. conoisseur, fr. L, cognoscere, know]
debauch : v. t. lead away from virtue; spoil, vitiate. [F. débaucher]
du jour : a. available or served on that particular day; of the day. [F.]
enclave : n. portion of territory enterely surrounded by foreign land. [F.]
envy : n. bitter or longing consideration of another’s better fortune or success or qualities. [F.]
exploit : n. brilliant feat, deed. [F.]
faux pas : awkward blunder.[F. = false step]
gaffe : n. tactless or embarrassing blunder. [F.]
gravel : n. small stones, coarse sand; aggregation of urinary crystals; disease due to this. [F. gravelle]
guise : n. external appearance, especially one assumed. [F. guise, manner]
homage : n. formal acknowledgment of allegiance; tribute, respect paid. [F. hommage, fr. homme, man]
impasse : n. position, situation from which there is no escape; deadlock. [F.]
laissez-faire : n. leaving alone; principle of non-intervention. [F.]
mitten : n. glove without separate fingers. [F. mitaine]
page : n. boy servant; attendant.[F.]
paramount : a. supreme. [F. par amont, up-wards]
pedant : n. one who overvalues, or insists unreasonably on, petty details of booklearning, grammatical rules, etc. [F. pédant]
rapprochement : n. (re-) establishment or renewal of friendly relations. [F.]
ravage : n. v. t. lay waste. -n. destruction and pillage; devastation. [F.]
ricochet : n. skipping on water or ground of a bullet or other projectile; hit made after it. [F.]
tenable : a. that may be held or defended. [F.]
trousseau : n. outfit of clothing, especially for a bride. [F.]
vinaigrette : n. savory sauce, especially for salads. [F.]
zest : n. relish. [F. = slice of lemon peel for flavoring]

liste tirée de : Webster’s Basic Dictionary, Minerva Books, Ltd., New York, NY, 2010.

Résultat  : force est de constater une grande permissivité de l’anglais en matière d’emprunts -dans notre cas au français-, et qui plus est, dans des domaines des plus variés. Allant de l’archaïsme jusqu’ aux termes tout à fait modernes en passant par les mots dont l’orthographe a été corrompue au fil des siècles, l’anglais affiche une grande tolérance en ce qui concerne ses emprunts linguistiques.
Si les langues romanes veulent modérer l’intrusion des anglicismes mono-déterminés (par la loi du marché), ne serait-il pas bon d’introduire dans les respectifs vernacles néolatins autre chose que des termes «  à la mode  » ? Pourquoi les académiciens de la langue ne s’occupent-ils pas d’habiliter archaïsmes et cultismes provenant d’un vieil anglais plutôt que de blâmer toute nouvelle entrée de barbarisme anglo-saxon ? Il pourrait être judicieux de brouiller les pistes… Après tout, le style n’est-il pas une affaire de non-style et la nouvelle mode quelque chose de démodé ?
Ainsi, on pourrait employer “twixt” au lieu de “between”, “eyne” pour “eyes”, “mayhap” pour “perhaps, “wanion” à la place de “misfortune” et ainsi de suite5.
Mais de là à demander aux gens des efforts si anglais rime avec monnaie…


1 Sylvie Hancil, Histoire de la langue anglaise, Publication Univ, Rouen Havre, 2013, s.n.p., chap 1 : Histoire de l’anglaise et de la linguistique anglaise.
2David Denison, A History of the English Language, Cambridge University Press, 2008, pp. 1-2.
3En linguistique, on distingue six catégories d’anglicisme : 1/ lexical : abandon d’un vocable néolatin au profit de son équivalent en raison de tendances (effet de mode), de faiblesse de registre du locuteur natif. 2/ sémantique : calques de faux-amis dont le sens diffère d’une langue à l’autre. 3/ syntaxique : utilisation de la syntaxe anglaise à la place de celle néolatine. 4/ morphologique : création de néologismes. 5/ graphique : adaptations orthographiques anglaises sur des mots néolatins. 6/ phonétique : transcription phonétique néolatine de vocables anglais (Francopolofonia, vol. 2 la Francopolyphonie: langues et identités: colloque international, Universitatea Liberă Internațională din Moldova. Institutul de Cercetări Filologice și Interculturale, Editions Peisaj, 2007, p. 57).
4 Exemplier d’anglicismes dont l’italien pourrait très bien se passer : http://nuovoeutile.it/300-parole-da-dire-in-italiano/
5 Cf. http://www.pathguy.com/shakeswo.htm voir aussi : http://phrontistery.info/archaic.html

pour approfondir :

Claude Hagège, Halte à la mort des langues, Odile Jacob, Paris, 2000, 402 p.
——————, Contre la pensée unique, Odile Jacob, Paris, 2012, 256 p.

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